Inégalités et marché scolaire : retour vers le futur?

De plus en plus, les enseignantes et les enseignants ont l’impression qu’ils doivent satisfaire les attentes des parents, et ce, afin de répondre aux besoins de leur enfant. Plusieurs acceptent désormais de payer des milliers de dollars par année pour les envoyer dans une école privée. D’autres tentent d’imposer, dans leur école de quartier, un programme particulier qui favorise leur enfant, sans égard au reste de la population scolaire locale. Le courant de la marchandisation scolaire s’impose de plus en plus comme la norme, au détriment de l’égalité des chances et de la mixité sociale. Alphonse-Marie Parent, ce prêtre catholique qui s’est battu dans les années 1960 pour que l’école soit accessible à tous les élèves, peu importe leur sexe, leur origine et leur condition socioéconomique, doit se retourner dans sa tombe en constatant l’état du système scolaire québécois. Le père du rapport qui porte son nom ne devait pas se douter, à peine un demi-siècle plus tard, que l’école québécoise serait (re)devenue la plus inégalitaire au Canada, selon un rapport du Conseil supérieur de l’éducation.

Comment expliquer qu’on en soit rendu là ?

Avec l’essor du néolibéralisme dans les années 1980, la démocratisation a cédé le pas à une nouvelle dynamique : la logique de marché. Cette tendance a contaminé le secteur public, comme le démontre la note socioéconomique de l’IRIS, publiée en septembre 2017. Désormais, les écoles privées ne sont pas seules à faire concurrence aux écoles publiques. La chasse à la « clientèle » oppose les écoles publiques entre elles. Plusieurs éléments caractéristiques du secteur privé, repris par les parents et même par le gouvernement, envahissent le secteur public : le libre choix, l’individualisme et la concurrence. Or, les inégalités scolaires provoquées par la concurrence engendrent des coûts sociaux beaucoup plus importants que les avantages du libre choix, comme le démontrent de nombreuses études.

LA SÉGRÉGATION SCOLAIRE

Au banc des accusés, deux mécanismes de ségrégation scolaire expliquent la place envahissante du système privé et le développement de programmes particuliers.

1ER MÉCANISME : LA SÉLECTION DES ÉLÈVES AU PRIVÉ

Recrutés par les écoles privées, les élèves provenant de milieux socioéconomiques favorisés se trouvent surreprésentés au sein des écoles privées, ayant pour effet de diminuer la mixité des écoles. En 2001-2002, le privé représentait 9,7 % du total de l’effectif scolaire. Treize ans plus tard, cette part s’élève à 12,4 %. À Montréal, 28,6 % des élèves fréquentent l’école privée, c’est 44 % de l’ensemble du réseau privé au Québec. Ce processus d’écrémage rend les classes de plus en plus homogènes et accentue les inégalités sociales dans le réseau scolaire. La preuve ? Seulement 6 % des écoles publiques sont dites favorisées, alors que 90 % des écoles privées se démarquent comme favorisées. Lorsqu’on évalue la population scolaire, 72 % des élèves qui fréquentent une école privée proviennent d’un milieu favorisé (revenu familial annuel de 100 000 $ et plus). L’État québécois a beau tenter de justifier le financement public des écoles privées en plaidant qu’il favorise l’accessibilité des élèves à faibles revenus, les chiffres démontrent le contraire. À peine 7 % des jeunes inscrits au privé proviennent d’un milieu défavorisé.

Pour mettre fin à cette concurrence déloyale, deux mythes doivent être brisés :

  1. L’efficacité des écoles privées serait supérieure à celle du réseau public. Le palmarès des écoles, publié chaque année dans différents médias, donne l’impression que les écoles privées sont plus performantes que celles du réseau public. Or, le processus de sélection des élèves, avec son tirage des caractéristiques individuelles, culturelles et académiques, vient grandement biaiser ces « résultats ». Les écoles privées obtiennent de bonnes notes en raison des élèves qu’elles acceptent et non parce qu’elles leur offrent un cadre pédagogique performant. Un tel palmarès encourage une vision élitiste de l’éducation qui n’est pas fondée. Non seulement en 2013-2014, le réseau privé n’accueillait que 5 % d’élèves en difficulté, contre 21,3 % pour le réseau public, mais le réseau privé concentre ses élèves en difficulté dans une douzaine d’écoles spécialisées dédiées à ces élèves. Ainsi, la plupart de leurs établissements n’accueillent pas ou très peu d’élèves en difficulté.
  2. La ségrégation serait positive pour les élèves. Contrairement à la croyance populaire, l’homogénéité de la population scolaire affecte les élèves. Entre 2011 et 2015, le taux de réussite aux épreuves uniques des jeunes inscrits au secondaire public a chuté de 8,2 %. Or, au privé, pendant la même période, le taux de réussite a aussi chuté de 1,9 % pour ce secteur. Le discours selon lequel la concurrence entre les deux secteurs d’enseignement favorise l’amélioration des résultats scolaires ne semble donc pas avéré, puisqu’on observe une diminution de la réussite tant au public qu’au privé. De plus, c’est la diversité et non l’homogénéité qui est source de bonne performance, de tolérance et de vivre-ensemble. Au contraire, tendre vers une plus grande mixité scolaire et sociale au sein des classes et des établissements est souhaitable, selon le Conseil supérieur de l’éducation du Québec. Il est possible d’améliorer la performance globale du système d’éducation en tirant tous les élèves vers le haut. « Dans un groupe mixte équilibré, les élèves performants maintiennent leurs bons résultats, et ceux qui éprouvent des difficultés obtiennent de meilleurs résultats au contact des élèves qui apprennent facilement. »

Le chercheur finlandais Pasi Sahlberg, enseignant, et désormais conseiller en politiques publiques, reconnu mondialement pour ses recherches sur le système scolaire finlandais, abonde dans le même sens. En trente ans, le système scolaire au sein duquel il a œuvré pendant de nombreuses années est devenu l’un des plus égalitaires. De passage à Montréal en septembre dernier, il expliquait que les meilleurs systèmes scolaires au monde peuvent être différents à plusieurs niveaux, mais ont comme principal point commun d’être équitables, c’est-à-dire d’assurer une mixité sociale dans l’ensemble de leurs écoles.

2E MÉCANISME : LES PROGRAMMES PARTICULIERS

La ségrégation scolaire est aussi présente dans le réseau public. La concurrence des établissements, instaurée par le privé, accentue la pression sur les écoles publiques pour que celles-ci créent des programmes particuliers. Cette transformation érode la poursuite d’un tronc commun, appelé à exposer les élèves aux mêmes savoirs et aux mêmes contenus essentiels, gages d’une plus grande équité. Or, en offrant des programmes particuliers, certes l’école publique répond à la concurrence, mais la logique de marché à laquelle elle adhère dégrade les principes d’égalité des chances et de mixité sociale.

En 2001-2002, presque 14 % des élèves du secondaire au public étaient inscrits dans un programme particulier. En 2013-2014, cette proportion a atteint 18 %. Ces chiffres dénotent non seulement un effet de concurrence avec les écoles privées, mais ils démontrent que les programmes particuliers deviennent un élément structurant de l’offre éducative, surtout au secondaire. De cela découle une tendance à donner davantage de pouvoir à l’école pour définir ses projets et objectifs, au détriment d’une école commune. En somme, en combinant les résultats de ces deux mécanismes de ségrégation, il est beaucoup plus facile de mesurer l’ampleur du « marché scolaire » : en 2001-2002, près de 29 % des élèves inscrits au secondaire allaient soit à l’école privée, soit dans un programme particulier. Treize ans plus tard, c’est 35 % des jeunes qui sont dans une telle situation. Et c’est sans compter que le réseau public sélectionne aussi les élèves en fonction de leurs résultats scolaires et les envoie dans des parcours enrichis nuisant ainsi au programme régulier.

UNE ATTAQUE AUX FONDEMENTS DÉMOCRATIQUES DE L’ÉDUCATION

Au final, si la marchandisation de l’éducation a contribué à l’essor des écoles privées, un tel principe rejette toutes considérations éthiques, philosophiques et pédagogiques propres au monde de l’éducation. Dans un tel contexte, la liberté de choix ne profite qu’aux familles déjà favorisées et elle contribue aux inégalités scolaires et sociales, sans améliorer de façon notable les résultats des jeunes. Que la concurrence soit entre le privé et le public ou entre les écoles publiques elles-mêmes, elle nuit à la qualité des services offerts aux élèves québécois, jeunes et adultes.

Ce texte est tiré du cahier de participation au réseau d’action sociopolitique de la FAE (p. 13 à 15). Les sources y figurent.

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